En bref
Le fait : inexact. Le projet ferroviaire ne crée aucun péage, et personne ne peut en créer un aujourd’hui. La loi réserve l’écotaxe aux régions qui ont repris leurs routes nationales, ce que la Nouvelle-Aquitaine n’a pas fait, et un péage au tunnel exigerait un nouvel accord franco-espagnol.
La conclusion : ne tient pas. Un péage renchérit, il n’interdit pas. Et les camions du Somport ne sont pas là pour éviter un péage : ils relient l’Aragon et le Béarn par le chemin le plus court.
L’argument
On l’entend chez des partisans de la réouverture, en réponse aux riverains de la RN 134 : une fois le train là, on taxera la route, voire on l’interdira aux poids lourds, et le trafic basculera sur le rail.
Il a été formulé tel quel pendant la concertation de 2024 : « Concomitamment à la réouverture de la liaison ferroviaire il faut absolument mettre en place un péage poids lourds à l’entrée du tunnel, et à un niveau assez conséquent » A-335. Le député de la circonscription l’a porté à l’Assemblée nationale en juin 2025, en demandant une écocontribution sur la RN 134 couplée à la réouverture A-341.
Ce que disent les sources
Qui pourrait taxer la RN 134
Trois leviers reviennent dans les documents : une écotaxe régionale, un péage au tunnel, une interdiction. SNCF Réseau les cite lui-même dans son bilan de la concertation, avec leurs conditions A-333.
L’écotaxe. Depuis l’ordonnance du 26 juillet 2023, une région volontaire peut instaurer une écotaxe poids lourds à partir du 1er janvier 2027, sur le modèle alsacien A-343. À condition d’avoir repris les routes nationales concernées. Interrogé le 18 juin 2025 sur la RN 134, le gouvernement a répondu que la Nouvelle-Aquitaine n’a pas fait ce choix, et qu’il n’est donc « pas possible, au regard de la loi » d’y créer une écocontribution A-339. Il ne porte aucun projet pour changer la loi A-340.
Le péage au tunnel. Il « nécessiterait en amont un accord politique entre la France et l’Espagne et une révision du traité » qui régit le tunnel A-333. Le maître d’ouvrage l’avait déjà dit aux garants : interdiction ou péage ne peuvent se faire que dans un cadre international, avec l’accord des deux États A-337.
L’interdiction. Les garants ont demandé d’en étudier les possibilités et les conséquences A-338. La seule interdiction que SNCF Réseau envisage dans sa réponse porte sur les matières dangereuses dans le tunnel routier A-333. Aucune source consultée n’examine la légalité d’une interdiction générale des poids lourds sur un itinéraire que les deux États ont construit comme axe européen E7 A-169.
Rien de tout cela ne dépend de la voie ferrée. Rouvrir une ligne ne transfère aucune compétence sur la route.
Ce qu’un péage ferait aux camions
Le modèle alsacien vise des routes qui récupèrent le trafic d’une autoroute à péage parallèle : le camion taxé retourne sur l’autoroute, à quelques dizaines de kilomètres A-344. Rien de tel au Somport. La note d’octobre 2025 juge le modèle non transposable en l’état, faute d’itinéraire à péage voisin A-064.
Où iraient les camions taxés ? Il faut d’abord savoir qui ils sont.
| Trafic poids lourds au Somport, 2021 | Par jour | Source |
|---|---|---|
| Transit international, sans arrêt en France | 10 | A-048 |
| Échange, avec une extrémité en France | 307 | A-047 |
| dont en relation avec l’Aragon | sept sur dix | A-049 |
| dont sur la seule relation Aragon-Aquitaine | plus de 40 % | A-051 |
Pour ces trajets, la RN 134 est le chemin direct, pas un détour pour économiser un péage. Sur Vitoria-Toulouse, passer par le Somport plutôt que par Béhobie fait gagner 20 € au prix de 60 km et de 2 h 30 de plus A-063. La note en conclut que rien n’établit que les poids lourds choisissent la RN 134 pour sa gratuité A-062.
Un péage ferait donc payer les camions d’Aragon et du Béarn, ou les enverrait sur l’A63 par un long détour. Pour qu’ils prennent le train, il faudrait que le train réponde à leur besoin, ce qu’aucune étude publiée n’établit : voir Ce qui ne passera pas par le train. Des contributions à la concertation faisaient déjà cette objection A-336.
La prémisse de la gratuité
Le député affirme que le trafic international s’est densifié depuis les péages de Biriatou et du Perthus, la RN 134 étant la seule voie gratuite A-342. Les comptages ne le montrent pas : le transit international est de 10 poids lourds par jour A-048, et le trafic total se stabilise autour de 350 par jour entre 2022 et 2024 A-060.
Et si le trafic augmentait ?
C’est souvent ce qui motive l’argument : la plateforme logistique de Saragosse enverrait demain bien plus de camions par la vallée, et il faudrait les en détourner. PLAZA existe, sur 1 300 ha, et ses installations ferroviaires desservent les ports de Valence et de Bilbao A-345. Mais aucun document consulté ne chiffre le trafic routier qu’elle générerait vers la France, ni par quel passage. L’étude la plus favorable au rail suppose une croissance routière de 4 % par an jusqu’en 2025, sans série de comptages à l’appui A-324, quand les comptages disent une stabilisation A-060.
Ce que le projet prévoit pour PLAZA est ferroviaire : l’État espagnol étudie son raccordement à la ligne internationale en écartement standard A-346, et le programme européen finance ces études A-006. Si ces flux prennent le train, il n’y a pas de camions supplémentaires à détourner. S’ils prennent la route, le train ne les arrête pas : seule une mesure routière le ferait, avec les obstacles décrits plus haut. Dans les deux cas, l’hypothèse ne rend pas le péage plus accessible.
Ce qui tient, ce qui ne tient pas
Le fait est inexact. Aucun document du projet ne prévoit de péage. La voie légale d’une écotaxe régionale est fermée pour la RN 134 tant que la Nouvelle-Aquitaine n’a pas repris la route A-339, et le gouvernement ne prévoit pas d’ouvrir une autre voie A-340. Un péage au tunnel suppose de renégocier avec l’Espagne A-333. La réouverture n’apporte aucun de ces pouvoirs.
La conclusion ne tient pas. Taxer n’est pas interdire. Un péage laisse passer qui paie, et les camions du Somport ont de bonnes raisons de payer : ils font le trajet le plus court entre l’Aragon et le Béarn A-051. L’exemple suisse que SNCF Réseau invoque A-334 est une redevance nationale, adossée à des tunnels ferroviaires construits pour le transit alpin ; le chiffre cité n’est pas sourcé, et rien n’est dit de son transfert à un axe où le trafic est régional.
L’erreur inverse. Conclure qu’aucune mesure sur la route n’est possible serait tout aussi faux. L’ordonnance existe A-343, le maître d’ouvrage identifie le levier A-333, le député dit les élus locaux favorables A-341, et la note elle-même ne dit pas qu’aucune écotaxe n’est concevable, seulement que celle d’Alsace ne se copie pas A-064. Ce qui manque est une décision politique, à Bordeaux, à Paris et à Madrid. Le train ne l’apporte pas, et il n’en a pas besoin pour être jugé.
Position de Pyrénées Bien Commun
L’association constate que la taxation des poids lourds n’apparaît dans le débat que pour justifier le report modal, alors que les riverains de la RN 134 subissent ce trafic depuis des décennies. Elle considère que la protection des habitants de la route est un sujet en soi, à instruire pour lui-même, sans en faire ni la condition ni la justification du projet ferroviaire.
Ce qu’on ne sait pas encore
- Si la Nouvelle-Aquitaine demanderait un jour la mise à disposition de la RN 134, ou si le législateur ouvrirait une exception pour les territoires frontaliers.
- Le niveau de tarif qui détournerait des camions, lesquels, et vers où : l’A63, le train ou le simple paiement.
- Si une interdiction générale des poids lourds sur un axe E7 est juridiquement possible, et ce qu’en pense l’Espagne, dont la N-330 prolonge la RN 134.
- Le résultat de l’étude demandée par les garants sur l’interdiction du transit A-338, si elle a été menée.
- Le trafic routier que PLAZA générerait vers la France, et par quel passage : aucune prévision n’est publiée.
Répondre en deux phrases
Rouvrir une voie ferrée ne donne à personne le pouvoir de taxer une route nationale : en juin 2025, le gouvernement a répondu qu’une écocontribution sur la RN 134 est impossible en l’état de la loi, et un péage au tunnel exigerait un nouvel accord avec l’Espagne. Et un péage n’interdit rien : les camions du Somport relient surtout l’Aragon et le Béarn par le chemin le plus court, taxé ou non.
Pour aller plus loin
- Le trafic routier aujourd’hui : d’où viennent les camions et pourquoi ils passent par là.
- Ce qui ne passera pas par le train : les conditions du report modal, une par une.
- Mobilités et fret : ce que le projet prévoit pour les marchandises.
- Assemblée nationale, question orale n° 410, juin 2025 : la réponse du gouvernement sur l’écocontribution.
- SNCF Réseau, bilan des maîtres d’ouvrage, mars 2025 : les leviers cités par le maître d’ouvrage.
- Note sur le trafic poids lourds transpyrénéen, octobre 2025 : le modèle alsacien et pourquoi il ne se copie pas.
- Ministère espagnol des transports, connexion de PLAZA à la ligne, 2022 : ce que l’Espagne prévoit pour la plateforme, par le rail.
- Télécharger la question orale n° 410 et sa réponse (PDF, trois pages) : le document d’où vient la position de l’État.