Un contre-exemple, dans notre vallée
Cette page ne raconte pas une victoire. Elle raconte ce qui s’est passé ici, il y a trente ans, quand une partie de la vallée a refusé un projet d’État. Le lire honnêtement est la condition pour tirer quelque chose des autres exemples.
Le projet
Fin 1988, la France et l’Espagne mettent à l’étude un tunnel routier sous le col du Somport. L’accord intergouvernemental est signé le 25 avril 1991, les travaux commencent en 1994 et le tunnel ouvre le 17 janvier 2003 A-164. L’accord engage les deux États à construire un tunnel reliant la RN 134 à la N-330 espagnole, intégré à l’itinéraire européen E7 A-169. C’est cet itinéraire, Pau-Saragosse par la vallée, qui inquiétait.
La mobilisation
Le rapport du Sénat de 2003 décrit un projet « très largement soutenu par les populations locales et leurs élus », contesté par certaines organisations qui craignaient pour la vallée un avenir de transit routier comparable à la Maurienne ou à Chamonix A-165. La mobilisation n’était donc pas celle de la vallée entière : elle divisait.
Ses formes ont été multiples. Un recours fait annuler la première déclaration d’utilité publique en décembre 1992 ; l’enquête est refaite en englobant les aménagements de la RN 134, et une nouvelle déclaration est prononcée en octobre 1993 A-166. Autour d’Éric Petetin, les opposants élaborent un contre-projet ferroviaire, bloquent et sabotent le chantier, et rassemblent en mai 1994 la plus grande manifestation de l’histoire de la vallée, 8 000 personnes venues d’Espagne et de toute la France A-173.
Ce contre-projet, il faut le dire : les opposants au tunnel demandaient la réouverture de la ligne Pau-Canfranc A-173. Trente ans plus tard, le débat s’est retourné, et une partie de la vallée conteste le train qu’une autre réclamait contre la route.
L’issue
Le tunnel s’est fait. L’opposition ne l’a ni arrêté ni, d’après le Sénat, retardé : le retard est attribué à la mise en sécurité après les accidents des tunnels alpins A-164.
Ce qui ne s’est pas fait, c’est l’axe. En octobre 2001, le gouvernement affirme en séance que la RN 134 « ne doit pas devenir un itinéraire de grand transit routier international » et sera aménagée à deux voies A-170. Le parti d’aménagement retenu en 1994, l’année de la grande manifestation, est une route à deux voies qui contourne les villages A-171. Début 2002, l’État abandonne la liaison autoroutière Pau-Oloron, pour un motif financier A-167.
Aucune source consultée n’attribue ces choix à la mobilisation. Le motif documenté est l’argent, pas les manifestants. Mais le résultat est là : la vallée n’a pas eu l’autoroute que l’axe E7 supposait.
Ce qu’il est advenu ensuite
À l’ouverture, moins de la moitié de la route en vallée d’Aspe était aux normes. Les maires de la vallée, favorables au tunnel, ont boycotté l’inauguration pour protester contre ce retard ; il manquait 130 millions d’euros, soit une vingtaine d’années au rythme des crédits A-168. L’année suivante, le ministère compte neuf accidents de poids lourds depuis l’ouverture, contre cinq dans les quatre années précédentes, et juge que la réouverture de Pau-Canfranc n’est pas une solution adaptée au report modal A-172. L’État a changé d’avis depuis.
Ce que cet exemple montre, et ce qu’il ne montre pas
Il montre qu’un projet porté par deux États et un accord international se fait, même contre une mobilisation spectaculaire. Le Somport n’avait ni le calendrier électoral du Larzac, ni le recours gagnant de la LGV Poitiers-Limoges : le recours de 1992 a fait refaire l’enquête, pas abandonner le projet.
Il montre aussi que le débat d’aujourd’hui a une histoire. Les positions se sont inversées, et un argument qui ne tient que dans un sens ne vaut rien. Une association qui refuse le train doit pouvoir dire pourquoi ceux qui refusaient la route le réclamaient, et ce qui a changé depuis.
Il ne montre pas que se mobiliser ne sert à rien. La route à deux voies, les déviations des villages et l’abandon de l’autoroute sont des faits, quels qu’en soient les motifs. Ce qu’il montre, c’est qu’une mobilisation qui perd sur l’ouvrage peut peser sur ce qui l’entoure.
Sources
- Sénat, rapport n° 272, avril 2003 : la chronologie, la contestation, la route à l’ouverture.
- Décret n° 92-263 du 18 mars 1992 : l’accord franco-espagnol.
- Assemblée nationale, octobre 2001, janvier 2003 et octobre 2004 : la vocation de la RN 134, son aménagement, les accidents.
- Wikipédia, « Éric Petetin » : les formes de la mobilisation.